fnbtp

Infrastructures : «Le BTP devient un véritable moteur de transformation nationale»

Infrastructures : «Le BTP devient un véritable moteur de transformation nationale»

Grâce aux grands rendez-vous sportifs internationaux et à des investissements publics d’une ampleur inédite, le secteur du BTP vit une phase d’accélération sans précédent. Mohammed Mahboub, président de la Fédération nationale du bâtiment et des travaux publics (FNBTP), décrypte les ressorts de cette dynamique et trace les contours d’un secteur appelé à s’inscrire durablement au cœur de la transformation économique et sociale du Maroc.

Finances News Hebdo : Comment qualifieriez-vous la phase d’accélération que connaît aujourd’hui le BTP, notamment avec la CAN 2025 et le Mondial 2030 ?

Mohammed Mahboub  : Le BTP traverse actuellement une phase d’accélération inédite. Les investissements publics, particulièrement ceux liés aux grands événements sportifs internationaux – CAN 2025 et Coupe du monde 2030-, positionnent notre secteur comme un levier incontournable de l’économie nationale. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le BTP représente plus de 6% du PIB, affiche une croissance de +3% au troisième trimestre 2025 et demeure un pilier du marché du travail avec 74.000 emplois nets créés au deuxième trimestre. Avec près de 1,24 million d’actifs mobilisés, soit 11,5% de l’emploi national, le secteur confirme son rôle stratégique. Cette dynamique est également visible sur le terrain : la consommation nationale de ciment a atteint 6,89 millions de tonnes au premier semestre 2025 (+9,7% sur un an), tandis que celle du bitume a dépassé 262.000 tonnes (+3,5%), signe que les chantiers routiers et d’infrastructures avancent à un rythme soutenu. Les perspectives sont tout aussi encourageantes : la croissance sectorielle est prévue à +4,9% en 2025, puis +4,1% en 2026. L’État soutient activement ce mouvement, avec 70 milliards de dirhams d’investissements annoncés par le ministère de l’Équipement et de l’Eau pour 2025 (+9%), confirmant la priorité nationale accordée au BTP. En plus des 20 milliards de DH pour le budget du ministère du Transport. Ces investissements couvrent des domaines structurants : eau, ports, autoroutes, mobilité, LGV, aéroports, équipements publics, reconstruction du Haouz, plans régionaux de développement… et, bien sûr, infrastructures sportives. Le BTP ne répond plus seulement à des besoins de construction; il devient un véritable moteur de transformation nationale.

F. N. H. : La tension sur la main-d’œuvre qualifiée s’accentue. Quel est le niveau du déficit et aura-til un impact sur les chantiers programmés ?

M. M.  : La tension sur la main-d’œuvre qualifiée dans le BTP est réelle et s’accentue avec l’ampleur des investissements en cours. Aujourd’hui, nous estimons qu’un pourcentage significatif des besoins en techniciens, chefs de chantier et main-d’œuvre spécialisés reste non couvert, selon les filières et les régions. Les entreprises en sont directement affectées, notamment dans un contexte où plusieurs chantiers majeurs mobilisent simultanément des compétences pointues et des effectifs importants, exerçant une pression notable sur les ressources disponibles. Ce déficit pourrait influencer le rythme d’exécution des chantiers, surtout pour les projets structurants à forte technicité liés aux grands événements sportifs ou aux infrastructures nationales. Cependant, ce constat doit être nuancé: sur les projets stratégiques, les délais sont généralement respectés et plusieurs ouvrages structurants ont déjà été livrés ou avancent à un rythme soutenu grâce à une organisation rigoureuse et à l’industrialisation progressive des process. Le secteur ne fonctionne plus selon une logique traditionnelle : il intègre désormais des approches innovantes, comme le fast track, qui permettent de réduire les délais, mieux planifier les opérations et sécuriser les livraisons.

L’exemple de l’autoroute Tit Mellil– Berrechid est révélateur : longue d’environ 30 km, elle a été mise en service le 27 novembre 2025, cinq mois avant le délai initialement prévu, démontrant qu’avec une coordination efficace et un pilotage adapté, il est possible non seulement de respecter, mais aussi d’anticiper les échéances. En revanche, la tension se fait davantage sentir sur les projets de moindre envergure, qui ne disposent pas des mêmes moyens d’attractivité ni des mêmes capacités de structuration des équipes. Elle varie selon la taille des entreprises, leur carnet de commandes, leur spécialité, leur implantation géographique et leur positionnement sur les marchés. Pour transformer ce déficit en opportunité, plusieurs leviers doivent être activés : • Renforcement des formations professionnelles, en adaptant les programmes aux besoins du marché et aux nouvelles technologies; • Assurer la montée en compétences des ressources humaines marocaines, notamment sur les métiers techniques et managériaux; • Valorisation et attractivité des métiers du BTP pour attirer et fidéliser les talents nationaux; • Mobilisation et mutualisation des compétences issues d’autres secteurs, comme l’agriculture, pour les former et les intégrer dans le BTP. En résumé, le manque de maind’œuvre qualifiée est un défi sérieux, mais il reste maîtrisable sur les projets stratégiques. Avec une stratégie nationale cohérente, combinant formation, montée en compétences et planification rigoureuse, le secteur pourra stabiliser la situation et consolider sa résilience à l’horizon 2030 et au-delà.

F. N. H. : Quelles sont aujourd’hui les spécialités les plus difficiles à pourvoir, dans la technique comme dans l’ingénierie ?

M. M. : Les tensions sur la main-d’œuvre qualifiée touchent l’ensemble de la chaîne de valeur du BTP, mais elles sont particulièrement marquées sur les métiers techniques spécialisés et les fonctions d’ingénierie à haute responsabilité. Les profils les plus recherchés sont ceux capables de maîtriser simultanément l’exécution et la gestion de projets complexes. Cette rareté s’explique par l’évolution du secteur : les chantiers sont aujourd’hui plus grands, plus rapides, plus intégrés, et soumis à des exigences accrues en matière d’efficacité, de durabilité et de traçabilité. Les entreprises ne recherchent plus uniquement des compétences opérationnelles; elles ont besoin de ressources capables de comprendre un projet dans sa globalité, d’anticiper les risques et de piloter des interfaces multiples. Aujourd’hui, le déficit de main-d’œuvre qualifiée touche plusieurs spécialités clés, tant dans le domaine technique que dans l’ingénierie. Dans la technique, les profils les plus recherchés sont : • les techniciens spécialisés, chefs de chantier expérimentés et conducteurs de travaux capables de gérer des chantiers d’envergure; • main-d’œuvre qualifiée dans  toutes les filières du BTP. Dans l’ingénierie, la demande est forte pour :

• les ingénieurs en génie civil, en hydrauliques, en énergies, et en infrastructures;

• les ingénieurs spécialisés, à titre d’exemple  : en conception et en BIM, en mécanique, électricité et topographie appliquée aux grands projets d’infrastructures…

En résumé, le défi n’est pas seulement quantitatif; il est aussi qualitatif. Le Maroc dispose de talents, mais leur nombre et leur niveau d’expertise doivent augmenter pour répondre à l’accélération actuelle du secteur et aux standards internationaux qui s’imposent désormais. Cela souligne l’importance de renforcer la formation, la montée en compétences et l’attractivité des métiers du BTP, pour répondre aux besoins croissants du secteur et assurer la réalisation des projets dans les délais prévus.

F. N. H. : Les promoteurs immobiliers évoquent des ralentissements. Faut-il s’attendre à des perturbations durables dans le logement ?

M. M. : En tant que représentant des entreprises de construction, nous estimons que le marché du logement, qui obéit en général au principe de l’offre et à la demande, connait une perturbation qui est à notre avis d’ordre ponctuel qui ne peut être que conjoncturelle. Le secteur dispose des capacités et de la résilience nécessaires pour assurer la continuité des projets et répondre à la demande nationale à moyen et long terme.

F. N. H. : Les salaires des ouvriers qualifiés et des apprentis augmentent. S’agit-il d’une évolution conjoncturelle ou structurelle ? Et quelles en sont les implications ?

M. M.  : L’augmentation des salaires des ouvriers qualifiés et des apprentis reflète à la fois des tendances conjoncturelles et des évolutions structurelles. Conjoncturellement, elle répond à la pression exercée par la demande accrue de main-d’œuvre sur les grands projets d’infrastructures et les chantiers stratégiques. Structurellement, elle traduit la nécessité de valoriser les métiers du BTP, d’attirer et de fidéliser des talents face à la rareté croissante de profils qualifiés, et de renforcer la compétitivité et la performance du secteur. Les implications sont multiples : • pour les entreprises, cela implique la fidélisation de leur personnel, qu’il faut préserver et intégrer dans la planification financière et la gestion des projets. • pour le secteur dans son ensemble, cela contribue à relever le niveau de professionnalisation, à sécuriser les compétences et à améliorer la qualité et la productivité des chantiers. En somme, cette évolution est une opportunité pour structurer et professionnaliser durablement le BTP marocain, tout en consolidant sa résilience face aux besoins croissants du marché et aux standards internationaux.

F. N. H. : Certains acteurs appellent à recourir à la main-d’œuvre étrangère. Quel est votre avis à ce sujet ?

M. M. : La FNBTP considère que le renforcement des compétences nationales doit rester la priorité. Le Maroc dispose d’un vivier de talents qualifiés, et le défi actuel est de former davantage, de valoriser et de fidéliser nos ressources humaines. Recourir à la main-d’œuvre étrangère ne doit être envisagé qu’en dernier recours et uniquement pour des compétences très spécifiques non disponibles localement. Ce mécanisme doit rester exceptionnel, ciblé et encadré. Notre objectif est de faire du secteur du BTP un moteur de développement économique et social, en créant des emplois durables et en formant les professionnels marocains pour qu’ils répondent aux besoins des grands projets et aux standards internationaux.

F. N. H. : L’IFMBTP de Fès a formé une première promotion et augmente sa capacité. Quel rôle peut-il jouer dans la structuration nationale du capital humain ? Peut-on étendre ce modèle ?

M. M.  : L’IFMBTP de Fès est avant tout un institut de la profession, dont la FNBTP en est à l’origine et assure sa gestion déléguée en partenariat avec le ministère de l’Équipement et de l’Eau. Né dans le cadre du programme Compact II – Fonds Charaka, à la suite d’un appel à projets du Millennium Challenge Account, l’institut répond à une ambition claire : créer un établissement d’excellence directement aligné sur les besoins concrets des entreprises du BTP. Il a ouvert ses portes en septembre 2023. Depuis son lancement, les résultats sont très encourageants. La première promotion comptait 80 lauréats, issus de filières techniques d’avenir telles que Géomètre-Topographe, Métreur, Laboratoire BTP ou Menuiserie aluminium et inox. Ce succès a permis une montée en puissance rapide : l’Institut accueille aujourd’hui 215 apprenants avec une présence de stagiaires venus de l’Afrique subsaharienne, répartis entre première et deuxième année, avec une demande croissante des entreprises pour accueillir des stagiaires ou recruter des profils immédiatement opérationnels. Au-delà de la formation initiale, l’IFMBTP propose une offre structurée de formation continue, indispensable pour accompagner l’évolution des métiers et la montée en compétences. Il joue aussi un rôle moteur dans la transition numérique : labellisé Service Provider par buildingSMART Morocco, il intègre le BIM et l’openBIM dans ses cursus. L’Institut porte également un volet essentiel de sécurité-prévention. En partenariat avec l’INCVT, il contribue à diffuser les bonnes pratiques HSE et à renforcer la culture de prévention sur les chantiers. Cette dynamique n’est qu’un début. Avec l’appui du Conseil de la Région Fès–Meknès, un projet d’extension a été lancé pour augmenter la capacité d’accueil et renforcer les plateaux techniques. À terme, l’objectif est clair: faire de l’IFMBTP un pôle national de référence, appelé à être dupliqué dans d’autres régions du Royaume, afin d’accompagner l’accélération des chantiers et les besoins croissants en compétences à l’horizon 2030 et audelà.

F. N. H. : Le BIM, la digitalisation et l’industrialisation transforment le secteur. Le Maroc est-il prêt pour cette mutation à grande échelle ?

M. M.  : La digitalisation est aujourd’hui un levier incontournable pour développer le secteur, même s’il n’est pas encore obligatoire pour tous les projets. Certaines maîtrises d’ouvrage, comme l’ANEP, l’exigent déjà pour les projets d’envergure supérieure à 200 millions de dirhams. La FNBTP souhaite désormais commencer à généraliser l’usage du digital et du BIM pour les projets stratégiques de l’État dépassant ce seuil, afin d’accompagner la modernisation et la performance du BTP national. Pour soutenir cette transition, la FNBTP a établi des partenariats stratégiques avec buildingSMART Morocco, la FMCI, l’ONIGT, la FNPI et l’Ordre des architectes. L’objectif est d’harmoniser les référentiels, diffuser les standards internationaux et préparer le déploiement national du BIM et de l’openBIM. Cette dynamique s’accompagne d’une formation initiale et continue renforcée, notamment à travers l’IFMBTP de Fès, qui intègre désormais ces compétences au cœur de son cursus. Cela permet de disposer d’une nouvelle génération de professionnels formés aux outils numériques collaboratifs, capables de répondre aux exigences des projets modernes. Grâce à cette mobilisation collective, le Maroc dispose des fondations nécessaires pour faire du BTP un secteur numérique, performant et exportable, et pour s’imposer comme référence régionale dans la transformation digitale du bâtiment et des infrastructures.

F. N. H. : Au-delà des échéances sportives, comment transformer la mobilisation actuelle en un levier durable pour structurer le BTP marocain ?

M. M.  : Le véritable enjeu est désormais de capitaliser sur cette mobilisation pour ancrer une transformation durable du secteur. Cette transformation passe par plusieurs leviers incontournables, notamment : • Évolution du cadre réglementaire et administratif Plusieurs chantiers doivent aboutir sans délai : refonte du CCAG-Travaux, réforme du système de révision des prix, généralisation et unification du Système de Qualification– Classification (SQC), encadrement de la sous-traitance, et adaptation du Code du travail aux spécificités du BTP. Les difficultés viennent également de pratiques administratives à améliorer: validation tardive des attachements, multiplicité des intervenants, absence d’interlocuteurs uniques et interprétations divergentes des textes. Ces blocages impactent directement les délais, la trésorerie et la viabilité des entreprises. A cet égard, il est urgent d’instaurer une culture de décision, de coordination et de responsabilité opérationnelle dans les chantiers. Mise à part l’amélioration du cadre réglementaire, notre Fédération plaide pour un recours accru aux modes alternatifs de règlement des différends,  du type médiation, arbitrage, dispute boards, et ce afin d’éviter des contentieux longs et coûteux. • Soutien financier et protection du tissu national  La Fédération propose des mécanismes adaptés : fonds d’appui sectoriel dédié au BTP, avances de démarrage systématisées, assurances-cautions, etc. Parallèlement, il est indispensable de généraliser l’application de la préférence nationale, afin de protéger nos entreprises face à une concurrence étrangère souvent soutenue par des dispositifs publics dans leurs pays d’origine, et de promouvoir des partenariats équilibrés et fondés sur le transfert de savoir-faire. En combinant ces leviers, le Maroc peut tirer vers le haut l’ensemble du secteur, soutenir les PME et faire émerger davantage de champions nationaux capables de rayonner à l’international. Le pays dispose désormais des fondations nécessaires; il lui revient d’en faire un avantage décisif. En somme, bâtir le BTP de demain ne se limite pas à construire des infrastructures : c’est renforcer un pilier de souveraineté, soutenir l’économie nationale et écrire une nouvelle page du Maroc, prêt à affronter l’avenir avec confiance et à construire un futur solide et durable.